Observer, comprendre, régénérer
Notre premier rapport au vivant : chercher, reconnaître, récolter
Avant de parler de sols, de régénération ou d’agriculture, notre premier lien avec la nature est né d’un geste très simple :
aller chercher des plantes pour fabriquer du papier végétal.
Nous avions d’abord appris à faire du papier recyclé, à roder la technique, à comprendre la pulpe, les gestes, les outils.
Puis, très vite, une question s’est imposée :
Et si nous fabriquions du papier directement à partir des plantes du territoire ?
C’est ainsi que nous avons commencé à sortir, marcher, observer, récolter.
Et très vite, la nature nous a montré que rien n’était simple… mais que tout était possible.
Reconnaître les plantes à fibre n'est pas simple
Nous avons appris à regarder les tiges, les nervures, les textures, les résistances.
Nous avons testé, bouilli, battu, séché, comparé.
Peu à peu, nous avons constitué notre propre petite bibliothèque de fibres, faite d’essais réussis, de ratés, et de beaucoup d’observation.
Certaines plantes nous ont surpris par leurs réactions.
Irritations, odeurs, fermentations, textures imprévisibles…
Nous avons dû avancer avec prudence, inventer des gestes sécurisés, documenter chaque réaction, comprendre ce que chaque plante avait à nous dire.
Récolter dans la nature nous a obligés à comprendre les règles.
Zones protégées, espèces sensibles, périodes de récolte, autorisations…
Nous avons appris à récolter peu, à récolter bien, à récolter avec respect.
Toujours en petite quantité, toujours en conscience, toujours en lien avec le territoire.
Transporter et stocker les plantes a été un apprentissage en soi.
Humidité, moisissures, insectes, et nuisibles, variations de saison…
Nous avons dû inventer des techniques de séchage, de ventilation, d’organisation.
Nous avons appris à travailler au rythme du végétal, pas contre lui.
Notre choix de plante s'est porté sur la jacinthe d'eau en abondance dans les étangs et plus facile à transformer en pâte-à-papier
La jacinthe d’eau a été notre première plante‑professeure.
Nous l’avons récoltée au bord de l’Étang Saint‑Paul, avec l’autorisation du Conservatoire de l’Étang (aujourd’hui Réserve Naturelle) et la mairie de Saint-Louis pour le Gol. C’était notre première vraie sortie “pour de vrai”, avec un objectif clair :
fabriquer du papier à partir d’une plante du territoire.
Très vite, nous avons découvert une réalité simple mais déterminante :
le nettoyage de l’étang ne se fait que pendant la saison chaude,
au moment où la jacinthe prolifère et devient réellement problématique pour la faune aquatique.
Le reste du temps, elle pousse doucement, sans danger particulier, et les opérations de retrait sont limitées.
Cela signifiait une chose très concrète pour nous :
la matière première n’était disponible en grande quantité qu’une fois par an.
Alors nous avons décidé de cultiver notre propre jacinthe.
Pas pour la domestiquer, mais pour comprendre son cycle, sa croissance, sa matière. Et surtout pour éviter l’absurdité : récolter une plante invasive… en la faisant disparaître.
Nous avons donc choisi une autre voie : créer un petit jardin pédagogique “De la plante à la fibre”. Un espace où la jacinthe pouvait pousser sans envahir, où nous pouvions observer, récolter, tester, expliquer.
Et puisque l’eau était déjà là, l’aquaponie s’est imposée naturellement.
Nous avons profité de ce jardin pour lancer une expérimentation de culture en aquaponie.
L’idée était belle : créer un système circulaire où les plantes, l’eau et les poissons se répondent, un petit écosystème vivant qui nourrirait notre jacinthe autant qu’il nourrirait notre curiosité.
Mais très vite, nous avons découvert une autre réalité : construire de vrais bassins demande un budget conséquent.
Alors nous avons opté pour des solutions low‑tech, simples, accessibles, bricolées avec ce que nous avions sous la main.
Certaines semblaient, au premier abord, être de bonnes idées… jusqu’à ce que l’usage nous montre leurs limites.
Nous avions même imaginé un système ambitieux de culture à étages, un dispositif vertical où l’eau circulerait d’un niveau à l’autre.
Un projet enthousiasmant, ingénieux, presque poétique.
Mais la technique, la gravité, les matériaux et le budget nous ont vite rappelé à l’ordre.
Nous avons dû l’abandonner — non pas comme un échec, mais comme une étape de plus dans notre apprentissage.
Et notre fabrication de papier s’est naturellement intégrée au système.
Notre procédé étant entièrement respectueux de l’environnement — sans produits chimiques, sans additifs dangereux — l’eau et les résidus issus de la fabrication du papier pouvaient rejoindre nos bassins.
Ils nourrissaient les plantes, enrichissaient le système, et fermaient la boucle.
C’était une manière simple et cohérente de relier nos gestes : la plante, l’eau, la fibre, le papier… puis à nouveau la plante.
Et puis la nature nous a rappelé qu’elle a toujours son mot à dire.
Les premiers bassins ont très vite attiré des visiteurs inattendus.
Les vers à queue de rat sont apparus les premiers.
Ils nous ont appris, à leur manière, que nos bassins manquaient d’oxygène.
Nous avons donc installé une petite pompe, simple mais efficace, pour rééquilibrer le système.
Puis ce furent les crapauds, attirés par l’eau calme, qui venaient pondre dans nos installations.
Nous avons dû imaginer des barrières légères pour les empêcher d’entrer, sans bloquer la circulation de l’air ni l’accès à la lumière.
Ces ajustements, parfois improvisés, parfois réfléchis, ont façonné notre manière de travailler : observer, comprendre, adapter, recommencer.
Un jardin d’expérimentation vivant.
Malgré les contraintes, les bricolages, les surprises et les visiteurs indésirables, ce jardin est devenu un lieu précieux.
Un espace où l’on voit la plante pousser, où l’on comprend sa matière, où l’on relie directement la nature, la fibre, l’eau et le geste du papier, même avec des moyens modestes et des solutions imparfaites.
Une forêt pour apprendre autrement
Pour aller plus loin dans notre recherche sur les fibres végétales, nous avons installé notre atelier en forêt, au Maïdo. Un lieu rude, magnifique, exigeant.
Un terrain d’étude idéal pour comprendre les plantes, les cycles, les sols, les contraintes… et les possibles.
Le climat nous a tout de suite surpris : froid et humide en été, froid et sec en hiver. Et entre les deux, des périodes douces, parfois traversées d’un soleil brûlant. Très peu de fruits et légumes y poussent.
Mais beaucoup d’espèces végétales invasives ont pris le dessus sur les plantes endémiques.
En les retirant, nous avons vu renaître une forêt oubliée : les graines endémiques, en sommeil depuis des années, redonnaient vie aux bois de couleur.
Ce que nous avons dû apprendre à faire
Créer des terrasses sur des terrains pentus, pour stabiliser le sol et circuler sans danger.
Protéger les sols contre les glissements, avec du vétiver, mais aussi par l’agencement et l’empilement de végétaux.
Construire en bois d’acacia, pour notre atelier et le circuit de visite du musée.
Nous avons découvert des techniques comme le mur cordé, et appris à composer avec le climat, la réglementation (zone N) et l’isolement à 1500 mètres d’altitude.
Expérimenter les toilettes sèches, puis constater que ce n’était pas adapté.
Nous avons opté pour un système de filtration naturelle : cailloux, sable, charbon végétal — un filtre simple, efficace, respectueux du lieu.
Faire face à la renouée du Chinois, une plante particulièrement envahissante que nous avons vue arriver dans nos ravines.
Réadapter nos machines et nos outils, car chaque fibre se travaille différemment.
Découvrir la vigne marronne, un bois solide et surprenant, idéal pour le travail.
Découvrir les notions de phytoncides et d’engrais verts, qui relient les plantes à la santé et à la fertilité du sol.
Apprendre à couper les arbres au bon moment, pour obtenir un bois résistant dans le temps.
Prendre soin de la forêt, c’était aussi apprendre à vivre avec elle
Au Maïdo, nous avons appris que la forêt n’est pas seulement un décor : c’est un écosystème vivant, fragile, où chaque être a un rôle.
Nous avons dû prendre soin des arbres pour éviter les araignées rouges, protéger les jeunes pousses, et laisser la faune faire son travail. Les oiseaux transportent les graines. Les tangues et les rats labourent le sol.
Chaque geste compte, chaque présence participe à la vie du lieu.
Mais vivre en forêt, c’était aussi accepter ses risques. Nous n’étions pas à l’abri de la leptospirose, ni du froid mordant de l’hiver.
À 1 500 m d’altitude, avec des températures pouvant descendre jusqu’à 4 °C, l’humidité et le vent rendaient les journées difficiles. Dans ces conditions, les engelures étaient possibles, surtout si l’on restait longtemps immobile ou mal protégé.
Réhabiliter un ancien dépôt sauvage pour redonner vie au sol
À Saint‑Philippe, nous avons choisi de transformer un ancien dépôt sauvage pour y mener une nouvelle expérimentation.
L’objectif était double : réhabiliter le terrain et explorer la valorisation de la banane, autant en papier - ou fibre pou l'artisanat- qu’en farine.
Nous avons planté sept variétés de bananiers, chacune avec ses fibres, ses textures, ses usages possibles.
Les résidus de transformation servaient ensuite de substrat pour une petite culture de champignons : pleurotes et champignons de Paris.
Un cycle simple, circulaire, où rien n’était perdu.
Remédier le sol et ramener l’humidité
Le sol était étonnamment sec, malgré le climat humide de Saint‑Philippe.
Il a fallu réhydrater la terre, la protéger, la réveiller.
Pour cela, nous avons :
retiré un maximum de déchets plastiques enfouis dans le sol
planté des couvre‑sols (patates) pour retenir l’humidité
ajouté des capteurs d’eau naturels (songes) pour stabiliser la terre
créé des pièges à insectes pour favoriser la pollinisation
installé une barrière coupe‑vent en canne fourragère, car le terrain se trouvait dans un couloir venteux
construit des barrières naturelles (plantes, empilements de végétaux, buttes de terre) pour limiter les inondations en saison de pluie
Peu à peu, le sol s’est remis à respirer.
Faire revenir la vie
Quand l’humidité est revenue, les premiers signes de vie sont apparus : des champignons, puis la vie microbienne, puis les insectes.
Et avec eux, la faune :
les oiseaux
les endormis
les grenouilles
les rats
les tangues
Le terrain, autrefois stérile et jonché de déchets, redevenait un écosystème.
Une bananeraie d’une vigueur exceptionnelle
La bananeraie s’est mise à produire des régimes atteignant 1,50 m.
Une générosité impressionnante, signe que le sol était redevenu vivant.
Pour éviter la monoculture, nous avons ajouté d’autres plantes utiles et à fibre :
le manioc
l’ambrevade
la pomme en l’air
Et la nature a fait le reste : des papayers sont apparus spontanément, ainsi que des brèdes — pariétaire, morel…
La diversité revenait, naturellement.
Ce que la nature nous a appris sur les plantes, nous le retrouvons maintenant dans l’atelier, là où chaque fibre révèle sa propre manière de devenir matière.